Histoire du tennis

Le tournoi de tennis le plus ancien au monde : Wimbledon

Chaque été, le gazon du All England Club impose son rituel immuable : joueurs en blanc, fraises à la crème et révérence devant la loge royale. Ce cérémonial n’est pas une coquetterie esthétique, c’est la trace vivante d’une ancienneté unique dans le sport professionnel. Wimbledon est le tournoi de tennis le plus ancien au monde, disputé sans interruption majeure depuis 1877, et cette antériorité a façonné à peu près tout ce qui distingue encore ce tournoi aujourd’hui — sa surface, son règlement, son protocole. Comprendre pourquoi Wimbledon a gardé cette identité si particulière, c’est comprendre comment un club de croquet londonien a fini par inventer les codes du tennis moderne.

Wimbledon 1877 : la naissance dans un club de croquet

Le tournoi voit le jour en 1877 au sein de l’All England Croquet and Lawn Tennis Club, un club privé du sud-ouest de Londres initialement dédié au croquet, sport alors bien plus populaire que le tennis sur gazon naissant (source : Britannica, All England Lawn Tennis and Croquet Club). Pour financer l’entretien d’un rouleau à gazon, le club organise un championnat de « lawn tennis » ouvert aux amateurs masculins : la première édition se joue du 9 au 19 juillet 1877, et 22 joueurs s’affrontent pour un tableau unique, le simple messieurs (source : History.com, 2024 ; Wikipedia, 1877 Wimbledon Championship). Spencer Gore remporte cette édition inaugurale devant environ 200 spectateurs payants, un chiffre dérisoire comparé aux 500 000 visiteurs annuels actuels, mais suffisant pour lancer une tradition qui n’a jamais cessé depuis, hormis les interruptions liées aux deux guerres mondiales.

Ce contexte fondateur explique pourquoi Wimbledon reste associé au gazon : la surface n’a jamais été un choix marketing, elle est l’héritage direct d’un club de croquet anglais du XIXe siècle. Aucun autre tournoi majeur ne peut revendiquer une histoire aussi longue et continue. Le nom même du club, resté « All England Lawn Tennis and Croquet Club », rappelle encore cette double origine plus d’un siècle et demi après sa fondation.

Le tournoi ne s’interrompt qu’à deux reprises dans son histoire : entre 1915 et 1918 pendant la Première Guerre mondiale, puis entre 1940 et 1945 pendant la Seconde, le site servant même de poste de défense antiaérienne et subissant des dommages matériels lors du Blitz. En dehors de ces deux parenthèses forcées, Wimbledon se joue chaque année depuis 1877 sans discontinuer — une régularité qu’aucun autre tournoi de tennis ne peut revendiquer sur une durée comparable.

De 1884 à 1968 : l’ouverture progressive du tournoi

L’histoire du tournoi le plus ancien du monde est aussi celle d’une lente démocratisation. Les femmes intègrent la compétition dès 1884, avec un tableau de simple dames remporté par la Britannique Maud Watson (source : Wikipedia, 1884 Wimbledon Championships). Le double messieurs suit la même année, puis le double mixte et le double dames rejoignent le programme au tournant du XXe siècle, consolidant Wimbledon comme l’un des piliers de l’histoire du tennis.

Le tournant décisif survient en 1968 avec l’avènement de l’« ère Open » : jusque-là, les joueurs professionnels étaient exclus des grands tournois, réservés aux amateurs. Wimbledon devient l’un des premiers tournois à ouvrir son tableau aux professionnels dès juin 1968, aux côtés de Roland-Garros la même saison, mettant fin à des décennies de tennis à deux vitesses (source : Tennis Majors, « 1968, l’ère Open »). Cette bascule transforme le tournoi londonien en événement mondial où s’affrontent enfin les meilleurs joueurs, professionnels comme amateurs.

Le tie-break, le toit et la réforme du 5e set

L’évolution réglementaire de Wimbledon illustre sa capacité à moderniser des traditions sans les renier. Le jeu décisif, ou tie-break, apparaît sur le circuit international en 1970 avant d’être généralisé au début des années 1970, mettant fin aux sets interminables joués à deux jeux d’écart (source : Tennis.com, « 1970: The Tiebreaker Is Introduced »). Wimbledon reste toutefois plus conservateur que les autres levées : le tournoi résiste longtemps à l’application du tie-break au set décisif, contrairement à l’US Open.

Deux ruptures marquantes interviennent ensuite :

  • 2009 : le court central se dote d’un toit rétractable, une infrastructure de 3 000 tonnes permettant de neutraliser l’aléa pluvieux, endémique sous le ciel londonien (source : Wikipedia, Centre Court). Le court n°1 est équipé à son tour en 2019.
  • 2019 puis 2022 : Wimbledon introduit un tie-break au 5e set masculin (3e set féminin) à 12 jeux partout à partir de 2019, avant d’aligner sa règle sur les trois autres Grands Chelems en 2022 en abaissant ce seuil à 6 jeux partout avec un jeu décisif en dix points, harmonisant enfin le règlement du set décisif entre les quatre levées majeures (source : Tennishead, « Wimbledon make final-set tiebreak change »).

Ces ajustements montrent que l’ancienneté du tournoi n’a jamais signifié immobilisme : Wimbledon adapte son règlement quand la cohérence du jeu l’exige, tout en préservant ses marqueurs identitaires les plus visibles.

Ce qui distingue encore Wimbledon aujourd’hui

Trois éléments continuent de singulariser le tournoi le plus ancien du monde parmi les quatre Grands Chelems.

Le gazon, dernière grande vitrine de la surface historique

Wimbledon est désormais le seul Grand Chelem disputé sur gazon, une surface rapide et irrégulière qui favorise le service-volée historique et récompense aujourd’hui les frappeurs à l’aise sur les rebonds bas. Cette rareté renforce paradoxalement son prestige : gagner sur gazon exige une adaptation technique que la majorité du circuit ne travaille que quelques semaines par an.

Un code vestimentaire blanc parmi les plus stricts du sport

Le règlement impose une tenue « presque entièrement blanche » à tous les joueurs, hommes et femmes, sous peine de sanction disciplinaire — une règle appliquée avec une rigueur inégalée sur le circuit (source : SI.com, « Wimbledon’s Strict Dress Code, Explained »). Le club a toutefois assoupli en 2023 sa règle sur les sous-vêtements, autorisant des couleurs sombres discrètes pour les joueuses, une concession rare à 146 ans de tradition (source : Deseret News, 2023).

Roger Federer à Wimbledon 2005 avec sa raquette – Crédits photo : Derek.holtham

Une dotation record portée par un prestige inégalé

Le prestige historique de Wimbledon se traduit financièrement : en 2025, la dotation totale atteint un record de 53,5 millions de livres, avec 3 millions de livres pour chaque vainqueur en simple (source : Malay Mail, juin 2025). Le tournoi conserve également des traditions protocolaires uniques, comme la révérence devant la famille royale ou l’absence historique de publicités visibles sur le court, contrairement aux trois autres levées.

Des rituels que seule une histoire aussi longue peut faire naître

Deux traditions, nées de l’ancienneté du tournoi, sont devenues indissociables de son image. La consommation de fraises à la crème, environ 22 tonnes de fraises du Kent écoulées chaque quinzaine, remonte à une habitude installée dès les premières éditions du tournoi, bien avant que le marketing sportif n’existe (source : Kent Online). L’autre symbole, « the Queue », désigne la file d’attente physique devant les grilles du club, où des milliers de spectateurs patientent parfois toute une nuit pour un billet acheté le jour même — une pratique qui a traversé un siècle de transformations du sport professionnel sans jamais être remplacée par une billetterie exclusivement numérique.

Wimbledon face aux autres tournois centenaires

Le classement d’ancienneté des quatre Grands Chelems place Wimbledon largement en tête, mais les trois autres levées affichent elles aussi une histoire séculaire :

TournoiAnnée de créationÉcart avec Wimbledon
Wimbledon1877
US Open18814 ans
Roland-Garros189114 ans
Open d’Australie190528 ans

L’US Open naît en 1881 sous le nom de U.S. National Championship, à Newport, avant son déménagement à Forest Hills puis à Flushing Meadows (source : Wikipedia, 1881 U.S. National Championships). Roland-Garros voit le jour en 1891 comme championnat réservé aux clubs français, avant de s’ouvrir aux joueurs étrangers en 1925. L’Open d’Australie, initialement disputé en 1905 sous l’appellation Australasian Championships, ferme le classement des quatre majeurs, avec près de trois décennies d’écart sur le tournoi londonien. Cet ordre chronologique n’est pas anecdotique : il explique pourquoi Wimbledon a longtemps dicté les usages du tennis mondial — code vestimentaire, terminologie, étiquette — avant que les trois autres tournois ne développent leur propre identité.

Les enjeux qui attendent le tournoi le plus ancien du monde

L’ancienneté de Wimbledon n’est pas un totem figé : elle est mise à l’épreuve par des enjeux très contemporains. Le réchauffement climatique interroge la pérennité du gazon comme surface de référence, plus coûteuse à entretenir et plus sensible aux aléas météo que le dur ou la terre battue. La pression économique du circuit pousse aussi le All England Club à revoir régulièrement sa politique de dotation pour rester compétitif face à des tournois Masters 1000 et WTA 1000 de plus en plus richement dotés. Enfin, le débat sur l’extension du tournoi à plus de deux semaines, déjà expérimentée par l’Open d’Australie et l’US Open avec leurs qualifications intégrées au public, pourrait un jour rattraper Wimbledon. Le tournoi le plus ancien du monde a traversé deux guerres mondiales, l’avènement du professionnalisme et l’ère de la vidéo : sa prochaine transformation dira si l’ancienneté reste un atout ou devient une contrainte à gérer.

Bertrand Connin

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