Jannik Sinner a terminé sa dernière sortie sur un court en soulevant le trophée de Wimbledon, le 12 juillet 2026, face à Alexander Zverev. Six semaines plus tard, le numéro 1 mondial annonçait forfait pour l’US Open, rongé par une douleur persistante au genou droit apparue dans la foulée de ce sacre londonien. Ce contraste résume assez bien la trajectoire du joueur italien : une domination écrasante du circuit ATP, régulièrement percutée par des aléas physiques et extra-sportifs qu’il parvient, jusqu’ici, toujours à surmonter. Portrait d’un joueur devenu, à 24 ans, le visage du tennis italien contemporain, entre skis remisés au placard, changement d’entraîneur radical et affaire de dopage refermée.
Des pistes de ski du Tyrol du Sud aux courts de Bordighera
Jannik Sinner naît le 16 août 2001 à San Candido, un village du Tyrol du Sud, région germanophone du nord de l’Italie nichée dans les Dolomites. Ses parents, Hanspeter et Siglinde, travaillent tous deux dans un hôtel-restaurant perché au-dessus de la vallée de la Fiscalina, lui comme cuisinier, elle comme serveuse avant de devenir monitrice de ski. Trois ans avant sa naissance, le couple adopte un garçon russe, Mark, aujourd’hui grand passionné de sport automobile et de Formule 1, avec lequel Jannik entretient une relation proche. Dans cette famille où le sport occupe une place centrale, le jeune Jannik dévale ses premières pistes dès l’âge de trois ans et s’oriente naturellement vers le ski alpin, discipline dans laquelle il brille au niveau régional junior.
À 13 ans, changement de cap radical : Sinner délaisse la montagne pour rejoindre l’académie de tennis de Riccardo Piatti, à Bordighera, sur la Riviera ligure. Piatti, qui a notamment façonné les débuts de Novak Djokovic ainsi que les jeux de Richard Gasquet et Milos Raonic, identifie immédiatement le potentiel du grand adolescent. Sinner marque ses premiers points ATP en 2018, privilégiant très tôt le circuit Futures plutôt que les tournois juniors pour accélérer sa progression. Il devient numéro 1 mondial junior, avant de se qualifier pour son premier tableau principal de Grand Chelem à l’US Open 2019, année où il remporte également les Next Gen ATP Finals à Milan face à Alex de Minaur, décrochant au passage le titre de meilleur espoir de l’année sur le circuit ATP.
Le tournant de 2022 : une équipe reconstruite de zéro
L’année 2021 confirme le potentiel entrevu deux ans plus tôt : quatre titres remportés, une première finale en Masters 1000 à Miami perdue face à Hubert Hurkacz, et une entrée dans le top 10 mondial dès l’âge de 20 ans. Mais début 2022, alors qu’il stagne dans le haut du classement sans réussir à passer un cap supplémentaire en Grand Chelem, Sinner prend une décision radicale : il met fin à sa collaboration avec Riccardo Piatti, son entraîneur depuis l’âge de 13 ans, pour confier les rênes de sa carrière à Simone Vagnozzi, alors relativement peu expérimenté au plus haut niveau. Quelques mois plus tard, il complète son encadrement en associant l’Australien Darren Cahill, ancien entraîneur d’Andre Agassi et de Lleyton Hewitt, à ce nouveau duo. Ce changement d’équipe, risqué sur le papier, s’avère décisif : sous cette nouvelle direction, Sinner frappe plus fort, prend la balle plus tôt et impose un rythme d’échange que peu d’adversaires parviennent à soutenir.
L’année 2023 marque le véritable basculement de sa carrière. Sinner y décroche son premier titre en Masters 1000, à Toronto, atteint pour la première fois les demi-finales d’un tournoi du Grand Chelem à Wimbledon, s’impose au tournoi de Pékin, et intègre pour la première fois le top 5 mondial. En novembre, il dispute sa première finale des ATP Finals à Turin, avant de participer, une semaine plus tard seulement, au sacre de l’Italie en Coupe Davis, la première victoire italienne dans la compétition depuis 47 ans. Cette séquence de trois semaines, entre finale du Masters et titre en Coupe Davis, constitue le socle sur lequel Sinner va construire sa domination des deux saisons suivantes.
L’ascension vers le sommet mondial
2024 est l’année de la consécration individuelle. En finale de l’Open d’Australie, Sinner renverse Daniil Medvedev après avoir perdu les deux premiers sets, décrochant son tout premier titre du Grand Chelem. En juin, il devient le premier joueur italien de l’histoire à atteindre la première place mondiale. Il conquiert un deuxième Majeur à l’US Open la même année, devenant le plus jeune joueur à réunir les deux tournois du Grand Chelem sur dur au cours d’une même saison, avant de conclure l’année avec un deuxième titre consécutif aux ATP Finals de Turin, cette fois sans perdre le moindre set, et un deuxième sacre de rang en Coupe Davis face aux Pays-Bas. Sur l’ensemble de la saison 2024, Sinner remporte huit titres et termine l’année en tête du classement ATP, du nombre de finales disputées et des gains sur le circuit.
Le début de saison 2025 prolonge cette dynamique avec un troisième titre du Grand Chelem consécutif, décroché à l’Open d’Australie face à Alexander Zverev. Mais cette période de domination sans partage est brutalement interrompue par une affaire qui couvait depuis plusieurs mois.
L’affaire du clostébol : un an de procédure et trois mois de suspension
En mars 2024, en marge du tournoi d’Indian Wells, Jannik Sinner est contrôlé positif à deux reprises à de faibles traces de clostébol, un stéroïde anabolisant interdit par le code mondial antidopage. Le joueur explique que la substance a pénétré son organisme accidentellement, à la suite d’un massage prodigué par un membre de son équipe médicale qui avait au préalable appliqué sur sa propre main une pommade en vente libre contenant du clostébol pour soigner une coupure. Un tribunal indépendant mandaté par l’Agence internationale pour l’intégrité du tennis (ITIA) accepte cette version des faits à l’été 2024 et ne prononce aucune suspension, estimant que Sinner ne porte « aucune faute ni négligence ». L’Agence mondiale antidopage (AMA), en désaccord avec cette conclusion, fait appel devant le Tribunal arbitral du sport et réclame une suspension pouvant aller d’un à deux ans, considérant qu’un athlète reste responsable des négligences de son entourage même en cas de contamination accidentelle et non intentionnelle.
L’affaire se conclut finalement en février 2025, quelques semaines après le troisième sacre de Sinner à l’Open d’Australie, par un accord à l’amiable entre le joueur et l’AMA : Sinner accepte une suspension de trois mois, courant du 9 février au 4 mai 2025, en plus des quatre jours de suspension provisoire déjà purgés. L’AMA confirme dans son communiqué que Sinner « n’avait pas l’intention de tricher » et que son exposition au clostébol « ne lui a procuré aucun avantage en termes d’amélioration des performances », mais rappelle qu’un athlète reste responsable des manquements de son équipe selon la jurisprudence du Tribunal arbitral du sport.
Cette suspension prive Sinner des Masters 1000 d’Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et Madrid, mais lui permet, par un calendrier soigneusement négocié, de ne manquer aucun tournoi du Grand Chelem : il retrouve la compétition le 4 mai 2025, à temps pour préparer Roland-Garros. L’accord suscite des réactions partagées sur le circuit, certains joueurs comme Stan Wawrinka ou Nick Kyrgios exprimant publiquement leur incompréhension face à une sanction jugée clémente pour le numéro 1 mondial, tandis que Sinner lui-même déclare avoir eu du mal à accepter cette suspension, convaincu de n’avoir personnellement rien fait de mal.

Une saison 2026 hors norme, freinée par le genou
Après cet épisode, Sinner reprend sa domination du circuit sans discontinuer. Avant sa blessure au genou de l’été 2026, sa saison comptait parmi les plus abouties de sa carrière : un bilan de 44 victoires pour seulement 3 défaites et six titres remportés, dont trois Masters 1000 consécutifs sans perdre le moindre set (Indian Wells, Miami puis Monte-Carlo), une première pour un joueur sur le circuit. À Monte-Carlo, il bat Carlos Alcaraz en finale pour décrocher son tout premier grand titre sur terre battue, avant de conquérir un second sacre à Wimbledon. Seule ombre au tableau : une élimination surprise dès le deuxième tour de Roland-Garros, où il abordait le tournoi en grand favori avant d’être terrassé par un coup de chaleur.
C’est dans la foulée de Wimbledon que le genou droit de Sinner commence à le faire souffrir, le contraignant à déclarer forfait pour les Masters 1000 de Montréal et de Cincinnati, puis pour l’US Open. L’objectif affiché par son équipe est désormais un retour pour la tournée asiatique et les tournois de Pékin et Shanghai, fin septembre. Malgré cette pause forcée, Sinner conserve la première place mondiale, un signe supplémentaire de l’avance accumulée sur ses poursuivants au fil de la saison.
Un palmarès déjà installé parmi les meilleurs joueurs actifs
Le palmarès de Jannik Sinner en Grand Chelem compte à ce jour deux titres à l’Open d’Australie (2024, 2025), un à l’US Open (2024) et deux à Wimbledon (2025, 2026), auxquels s’ajoute une finale perdue à Roland-Garros en 2025 face à Carlos Alcaraz — le seul Grand Chelem qui manque encore à sa collection. Il totalise également plusieurs titres en Masters 1000 sur dur et, depuis Monte-Carlo 2026, une première référence sur terre battue, ainsi que deux titres consécutifs aux ATP Finals de Turin en 2023 et 2024. Le nombre exact de titres ATP en carrière évolue chaque semaine ; il se situait autour d’une trentaine au moment de la rédaction de cet article, un chiffre à vérifier précisément avant publication.
Sur le plan collectif, Sinner a contribué aux victoires de l’Italie en Coupe Davis en 2023 et 2024, avant que l’équipe ne décroche un troisième sacre consécutif en 2025 sous la houlette de son capitaine Filippo Volandri, cette fois sans la présence du numéro 1 mondial dans l’effectif final.
Sinner a également marqué de son empreinte plusieurs rendez-vous plus modestes du calendrier ATP, à l’image du tournoi de Rotterdam, qu’il a remporté en 2024, ou des Internazionali BNL d’Italia, disputés à domicile sur la terre battue romaine. Ce dernier tournoi, présenté comme la vitrine du tennis italien dans notre article sur le Masters 1000 de Rome, reste néanmoins le seul Masters 1000 majeur que Sinner n’a pas encore ajouté à son palmarès, une anomalie régulièrement soulignée par la presse transalpine.

Style de jeu : la précision avant la démonstration de force
Le style de jeu de Jannik Sinner repose sur une frappe de balle exceptionnellement plate et précoce, prise très tôt après le rebond, qui prive ses adversaires de temps de réaction. Son coup droit, l’arme numéro un de son jeu, combine une vitesse de balle rare et une capacité à changer d’angle en pleine course, ce qui lui permet de dicter l’échange dès les premiers coups de raquette. Son revers à deux mains, longtemps perçu comme le point faible de son jeu à ses débuts, est devenu une arme à part entière, notamment en cross-court et le long de la ligne, où il produit un nombre croissant de coups gagnants.
Ce qui distingue surtout Sinner de la plupart des joueurs du top 10 actuel, c’est sa gestion du timing : il prend systématiquement la balle montante, ce qui réduit le temps de préparation de l’adversaire et impose un tempo très élevé sur l’échange. Sa vitesse de déplacement latéral, associée à une lecture du jeu affinée par son duo d’entraîneurs Simone Vagnozzi et Darren Cahill, lui permet de couvrir un court immense sans jamais paraître pressé. Sur le service, sans être le plus puissant du circuit, il excelle par sa régularité et son placement, deux qualités qui limitent au strict minimum les occasions offertes à l’adversaire. Depuis l’arrivée de Cahill dans son équipe, Sinner a également travaillé son jeu au filet, longtemps limité, pour ajouter une dimension supplémentaire à un profil déjà redoutable en fond de court.
Une rivalité qui structure le tennis mondial
Depuis 2024, le duel entre Jannik Sinner et Carlos Alcaraz est devenu l’axe central du tennis masculin, chacun ayant remporté plusieurs finales de Grand Chelem face à l’autre, à l’image de la finale de Roland-Garros 2025 remportée par l’Espagnol ou de celle de Monte-Carlo 2026 remportée par l’Italien (7-6, 6-3). Leur opposition de styles — la précision et la régularité de Sinner face à la créativité et l’explosivité d’Alcaraz — nourrit une comparaison permanente jusque dans le choix de leur matériel : le cordage de l’Espagnol, un cordage de Carlos Alcaraz orienté vers l’effet et la puissance, tranche avec les réglages nettement plus tournés vers le contrôle choisis par l’Italien.

Le matériel au service de la précision
Le cordage de Jannik Sinner illustre à lui seul la philosophie de son jeu : un monofilament haut de gamme, tendu à un niveau particulièrement élevé selon les informations recueillies par notre rédaction, qui privilégie le contrôle au détriment de la puissance brute. Ce choix technique, assez atypique sur le circuit professionnel, correspond directement à son style de jeu fondé sur la précision plutôt que sur la démonstration de force. À l’inverse, des joueurs comme Alexander Zverev misent sur des cadres nettement plus lourds — la raquette d’Alexander Zverev avoisine les 343-344 grammes cordée, contre 325-330 grammes pour Sinner — traduisant deux approches opposées de la puissance au service.
Vie personnelle : entre Monaco, mannequinat et vie discrète
Installé à Monaco depuis 2020, comme de nombreux joueurs du circuit pour des raisons fiscales et logistiques, Jannik Sinner cultive une image publique sobre et peu exposée, en décalage avec le tempérament plus extraverti de certains de ses rivaux. Sur le plan sentimental, il a été en couple avec le mannequin italien Maria Braccini entre 2020 et 2024, avant une relation avec la joueuse de tennis russe Anna Kalinskaya, rendue publique en mai 2024 et achevée au printemps 2025. Depuis le milieu de l’année 2025, il est en couple avec Laila Hasanovic, mannequin et influenceuse danoise d’origine bosniaque, aperçue à plusieurs reprises dans les tribunes lors de tournois du circuit.
Peu disert sur sa vie privée, Sinner s’est en revanche récemment engagé sur le terrain philanthropique en officialisant la création d’une fondation destinée à soutenir l’accès des enfants à l’éducation et à la pratique sportive. Cet engagement s’inscrit dans la continuité d’un discours que le joueur tient de façon constante depuis ses débuts au premier plan : celui d’un compétiteur qui insiste sur le travail et la régularité plutôt que sur l’exposition médiatique, se définissant lui-même, au moment de son sacre aux ATP Finals 2024, comme « quelqu’un qui essaie juste de bien jouer au tennis ».
Perspectives pour Jannik Sinner
À 24 ans, Jannik Sinner aborde la dernière partie de la saison 2026 avec une avance confortable au classement ATP, mais avec une inconnue physique qui pourrait peser sur son calendrier de fin d’année. Le seul titre du Grand Chelem qui lui échappe encore, Roland-Garros, reste l’objectif affiché pour compléter son Career Grand Slam. Sa capacité à revenir en pleine forme pour la tournée asiatique déterminera si 2026 restera une saison de domination totale ou une saison marquée par la première vraie alerte physique de sa jeune carrière, dans un parcours déjà marqué par une reconstruction radicale de son équipe technique et une procédure disciplinaire dont il aura mis plus d’un an à se dégager complètement.
Alors, même s’il est encore loin du palmarès du GOAT du tennis, Novak Djokovic, ou encore du palmarès de Rafael Nadal, il se rapproche doucement de celui d’Andy Murray, qu’il devrait bientôt dépasser.


