Un spray cicatrisant acheté dans une pharmacie de Bologne, une coupure au petit doigt, deux échantillons positifs prélevés à huit jours d’intervalle : l’affaire Sinner clostebol tient tout entière dans cet enchaînement de détails domestiques. Il aura pourtant fallu près d’un an de procédure, un tribunal indépendant, un appel de l’Agence mondiale antidopage (AMA) devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) et un accord négocié pour que le numéro 1 mondial en sorte avec trois mois de suspension. Deux ans après les faits, le dossier a laissé des traces bien au-delà du cas italien : il a fissuré la confiance d’une partie du circuit et provoqué une réécriture des règles antidopage mondiales. Bilan d’une saga qui a redéfini la notion de contamination involontaire dans le sport.
Mars 2024 : deux contrôles positifs et un spray acheté à Bologne
La chronologie des faits est établie et n’a jamais été sérieusement contestée. En février 2024, Umberto Ferrara, préparateur physique de Jannik Sinner, achète du Trofodermin dans une pharmacie de Bologne : un spray cicatrisant en vente libre en Italie, contenant du clostébol. Début mars, le physiothérapeute Giacomo Naldi se coupe le petit doigt de la main gauche avec un scalpel utilisé pour traiter les cors des joueurs. Ferrara lui remet le spray. Naldi l’applique quotidiennement pendant plusieurs jours, puis masse Sinner sans gants, alors que l’Italien présente de petites coupures aux pieds.
Le premier échantillon positif est prélevé le 10 mars 2024, en compétition, lors du Masters 1000 d’Indian Wells. Le second, hors compétition, le 18 mars, en marge du tournoi de Miami. Les deux analyses révèlent des traces de clostébol, un stéroïde anabolisant androgène inscrit sur la liste des substances interdites par l’AMA. En avril, l’Agence internationale pour l’intégrité du tennis (ITIA) notifie au joueur un résultat d’analyse anormal, ce qui déclenche une suspension provisoire automatique — levée sur recours, mais dont quatre jours seront finalement décomptés de la sanction finale (source : AMA, 2025).
Un point est resté longtemps ignoré du grand public : la procédure a été menée à huis clos pendant cinq mois. Sinner a disputé Roland-Garros, Wimbledon et les Jeux olympiques sans que quiconque, hors de son entourage et des instances, ne connaisse l’existence du dossier.

Le clostébol, stéroïde anabolisant en vente libre en Italie
Le clostébol appartient à la famille des stéroïdes anabolisants androgènes, ces dérivés de la testostérone susceptibles de favoriser la croissance musculaire. Sa particularité, dans le contexte italien, est d’être commercialisé en pharmacie sans ordonnance, sous forme de spray et de pommade cicatrisante. Le Trofodermin est un produit de grande consommation dans le pays, et il a déjà provoqué plusieurs contrôles positifs, notamment chez les footballeurs José Luis Palomino et Fabio Lucioni.
La subtilité réglementaire est décisive pour comprendre la suite. Le clostébol n’étant pas produit naturellement par l’organisme, aucun seuil de tolérance ne s’applique : sa simple détection suffit à constituer une violation, quelle que soit la quantité mesurée. C’est précisément ce point qui a alimenté le débat, les concentrations retrouvées chez Sinner étant de l’ordre du picogramme par millilitre, très en deçà de tout effet physiologique plausible. Le raisonnement antidopage repose ici sur la responsabilité stricte du sportif, pas sur l’avantage sportif obtenu.
Août 2024 : la relaxe de l’ITIA et l’onde de choc sur le circuit
Le 20 août 2024, à quelques jours de l’US Open, l’ITIA rend publique l’affaire et annonce simultanément que Sinner est blanchi. Un tribunal indépendant convoqué par Sport Resolutions retient l’absence de faute ou de négligence : la contamination par voie transdermique lors des massages est jugée établie, et les doses détectées jugées incompatibles avec une recherche de performance. Le joueur perd malgré tout les points et les gains d’Indian Wells, conséquence mécanique d’un contrôle positif en compétition.
La réaction du circuit est brutale. Plusieurs joueurs — Stan Wawrinka, Nick Kyrgios, Lucas Pouille — expriment publiquement leur scepticisme, moins sur le fond du dossier que sur le traitement réservé au numéro 1 mondial : délai de publication, rapidité de la procédure, moyens juridiques déployés. Le procès en deux poids deux mesures est d’autant plus vif que d’autres joueurs, moins bien classés, ont attendu des mois sous suspension provisoire pour des dossiers comparables. Deux mois plus tard, la suspension d’un mois infligée à Iga Świątek pour un contrôle positif à la trimétazidine, attribué à un médicament contaminé, redouble le soupçon d’une justice antidopage à deux vitesses.
Février 2025 : l’appel de l’AMA et l’accord à trois mois
En septembre 2024, l’AMA fait appel devant le TAS et réclame une suspension d’un à deux ans. Son argument n’est pas de contester la contamination, mais son traitement juridique : selon le Code mondial et la jurisprudence du TAS, un sportif répond de la négligence de son entourage. L’audience est fixée aux 16 et 17 avril 2025.
Elle n’aura jamais lieu. Le 15 février 2025, l’AMA annonce un accord de règlement conclu au titre de l’article 10.8.2 du Code : Sinner accepte trois mois de suspension, du 9 février au 4 mai 2025, et l’agence retire son appel. Le communiqué de l’AMA est explicite sur l’absence d’intention de tricher et sur le fait que l’exposition au clostébol n’a procuré au joueur « aucun avantage en termes d’amélioration des performances » (source : AMA, 2025). L’avocat du joueur, Jamie Singer, insiste de son côté sur l’absence d’intention comme de connaissance des faits, et impute la situation aux erreurs de l’équipe.
Un calendrier de suspension qui a nourri le soupçon
C’est le point qui a fait le plus de dégâts d’image. La fenêtre retenue — 9 février au 4 mai — s’ouvre juste après l’Open d’Australie, que Sinner venait de conserver, et se referme trois jours avant le Masters 1000 de Rome. Aucun tournoi du Grand Chelem n’est manqué. Le joueur perd Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et Madrid, quatre Masters 1000, mais aucun rendez-vous majeur ni aucun point de classement décisif : il reste numéro 1 mondial pendant toute sa suspension. La seule sanction annexe notable est le retrait de sa nomination au Laureus World Sportsman of the Year, décidé par l’académie en février 2025.
Difficile de trouver une purge plus indolore. Que ce calendrier résulte d’une négociation entre avocats et non d’une décision arbitrale a durablement installé l’idée, sur le circuit comme dans les tribunes, que la sanction avait été taillée sur mesure.
Mai 2025 : le retour sportif, puis le retour de Ferrara
Sportivement, l’affaire n’a laissé aucune séquelle. De retour à Rome le 7 mai 2025, Sinner atteint la finale de Roland-Garros trois semaines plus tard — perdue face à Carlos Alcaraz après trois balles de match, au terme d’un match de 5 h 29 —, puis remporte Wimbledon contre le même adversaire, avant de conserver son titre aux ATP Finals. En 2026, il enchaîne les cinq premiers Masters 1000 de la saison et complète son Golden Masters en carrière, tout en restant numéro 1 mondial (source : Roland-Garros.com, 2026). Son portrait complet et son parcours détaillent cette trajectoire.

Le vrai rebondissement est venu de l’encadrement. Le 23 juillet 2025, l’équipe de Sinner annonce le retour d’Umberto Ferrara comme préparateur physique, avec effet immédiat, en vue de Cincinnati et de l’US Open. Le communiqué évoque la continuité et la performance au plus haut niveau. Giacomo Naldi, lui, n’est pas rappelé — et n’a pas caché son amertume, évoquant dans La Repubblica le retour d’un cauchemar médiatique.
La séquence est politiquement embarrassante : l’homme qui a acheté et transmis le produit à l’origine de la contamination réintègre le staff du joueur sanctionné pour la négligence de ce même staff. L’ITIA a dû monter au créneau pour rappeler qu’aucun membre de l’entourage n’avait enfreint les règles au sens du Code — ce qui est exact, puisque la responsabilité juridique pèse sur le sportif, jamais sur son équipe.
Ce que l’affaire Sinner clostebol a changé : le Code mondial antidopage 2027
C’est l’héritage le plus concret du dossier. Dès décembre 2024, réuni à Riyad, le comité exécutif de l’AMA validait des orientations destinées à mieux traiter les cas de contamination involontaire : substitution de la notion de « source de contamination » à celle de « produit contaminé », et introduction de seuils minimaux en dessous desquels une détection ne déclencherait plus de procédure. Les concentrations retrouvées chez Sinner comme chez Świątek auraient très probablement été situées sous ces valeurs.
Le nouveau Code mondial antidopage et ses standards internationaux ont été approuvés lors de la sixième Conférence mondiale sur le dopage dans le sport, réunie à Busan du 1er au 5 décembre 2025, en même temps que la Déclaration de Busan. Ils entreront en vigueur le 1er janvier 2027 et structureront le cadre antidopage pour six ans. Les signataires, ITIA comprise, doivent mettre leurs règlements en conformité durant l’année 2026 ; en France, la transposition passe par le code du sport (source : AFLD, 2026).
Aucune de ces évolutions ne s’applique rétroactivement. Sinner et Świątek auront donc été jugés sous un régime que leurs propres affaires ont contribué à rendre caduc — situation inconfortable pour l’AMA, qui a défendu jusqu’au bout une jurisprudence qu’elle s’apprêtait à réformer.
Ce qui reste ouvert après l’affaire Sinner clostebol
Deux questions survivront à l’affaire. La première est technique : un seuil minimal de détection protège les contaminés involontaires, mais crée mécaniquement une zone grise que les micro-dosages savent exploiter. Le curseur retenu dans les standards 2027 déterminera si le tennis a résolu son problème ou déplacé son risque.
La seconde est institutionnelle. L’affaire Sinner a montré qu’un dossier antidopage se joue désormais autant sur la qualité des conseils juridiques que sur les faits, et qu’un accord négocié peut produire une sanction plus favorable qu’une décision arbitrale. Tant que les joueurs du top 10 et ceux classés au-delà de la centième place n’auront pas accès aux mêmes ressources de défense, le sentiment d’inégalité de traitement survivra à toutes les réformes du Code — et c’est probablement sur ce terrain, plus que sur celui des seuils analytiques, que se jouera la crédibilité de la lutte antidopage dans le tennis.



