Matériel

Cordage de Lorenzo Musetti : l’hybride poly-poly du revers à une main

Il y a un paradoxe dans le sac de Lorenzo Musetti. Le Toscan de 24 ans est le joueur du circuit dont on vante le plus le toucher : amorti, slice, revers à une main déroulé, variations permanentes. Or il joue en polyester intégral — la catégorie de cordage la plus sèche et la moins tolérante du marché. Médaillé de bronze aux Jeux de Paris 2024, demi-finaliste à Wimbledon 2024 puis à Roland-Garros 2025, finaliste du Masters 1000 de Monte-Carlo 2025 et cinquième mondial en janvier 2026, Musetti a construit ce paradoxe avec méthode. Le cordage de Lorenzo Musetti n’est pas un full bed classique : c’est un hybride polyester-polyester, montage rare sur le circuit, dont la logique est exactement inverse de celle qu’on attendrait.

Quel cordage utilise Lorenzo Musetti ?

Musetti monte un hybride HEAD Hawk Touch sur les montants et HEAD Lynx Tour sur les travers, deux polyesters de la même marque. Il est sponsorisé par HEAD depuis ses débuts professionnels, ce qui explique la cohérence de gamme.

Les deux cordages ne jouent pas le même rôle :

  • Le Hawk Touch est un monofilament co-polymère rond, souple et orienté contrôle. C’est la version adoucie du Hawk d’origine, conçue pour restituer davantage de sensations à l’impact.
  • Le Lynx Tour est un polyester façonné à six pans, plus ferme, qui mord dans la balle et résiste mieux à l’abrasion.

Là où le montage devient inhabituel : Musetti place le cordage façonné dans les travers, pas dans les montants. C’est contre-intuitif. Les montants représentent environ 70 % de la sensation et du comportement du tamis ; la logique dominante consiste donc à y placer la corde texturée pour maximiser l’accroche et le snap-back. Musetti fait l’inverse — il réserve les montants au confort et à la lecture de balle, et confie aux travers le rôle de bride mécanique, en limitant le déplacement latéral des montants.

Cette philosophie de l’hybride poly-poly se retrouve chez peu de joueurs. Casper Ruud pratique lui aussi ce type d’association, là où l’écrasante majorité du circuit reste soit en full polyester, soit en hybride polyester-boyau naturel.

Les deux cordages sont accessibles en boutique spécialisée, en garniture ou en bobine. Reproduire le montage suppose en revanche un cordeur à l’aise avec les hybrides : deux garnitures distinctes, deux nœuds supplémentaires, et un temps de montage plus long.

La tension du cordage de Lorenzo Musetti : 24 kg sur les deux plans

Musetti corde à 24 kilos, soit environ 53 livres, montants et travers à la même valeur. Aucun différentiel — l’information provient du cordeur italien Pier Paolo Melis, l’une des rares sources documentées sur son matériel.

C’est une tension médiane à haute au regard du circuit actuel, où la moyenne pour un montage full poly tourne autour de 22 à 24 kilos, avec une tendance générale à la baisse depuis dix ans. Musetti se situe donc dans le haut de la fourchette moyenne, loin des extrêmes de Jannik Sinner, son compatriote, qui monte nettement plus ferme.

Le choix de l’égalité montants/travers mérite d’être souligné. Un différentiel — tendre les montants plus fort — durcit la réponse directionnelle. En cordant à plat, Musetti conserve un tamis homogène, qui réagit de la même façon sur toute sa surface. C’est un réglage de joueur qui frappe rarement deux fois au même endroit du tamis : les coups coupés, les amortis et les prises de balle décalées touchent volontiers hors du centre. Notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette de tennis détaille ces arbitrages.

Plusieurs observateurs rapportent des ajustements selon la surface : légèrement plus bas sur terre battue lente pour favoriser la pénétration de la balle dans le tamis, légèrement plus haut par conditions rapides et chaudes.

Jauge 1,25 mm : le milieu exact de la fourchette

L’ensemble est monté en jauge 1,25 mm — calibre 17 dans la nomenclature américaine — sur les deux cordages.

Principe général : plus la jauge est épaisse, plus le cordage dure et oriente vers le contrôle ; plus elle est fine, plus la corde se déforme, accroche et restitue d’énergie, au prix de la casse. Notre article sur la jauge du cordage et son influence sur le jeu développe ce mécanisme.

À 1,25 mm, Musetti se place au milieu exact de l’intervalle utilisé sur le circuit (1,15 à 1,35 mm). La déduction est cohérente avec tout le reste de son réglage : chez lui, la variable d’ajustement n’est ni le diamètre, ni la tension différentielle, mais le choix des deux cordages eux-mêmes. Il fige deux paramètres pour n’en faire varier qu’un.

Raquette et cordage de Lorenzo Musetti – Crédits photo : Aarublevnews

Ce que ce montage apporte au jeu de Lorenzo Musetti

Le revers à une main a besoin de lire la balle

Musetti est l’un des derniers joueurs du top 10 à jouer le revers à une main, avec Stefanos Tsitsipas. Ce geste impose une contrainte que le revers à deux mains ne connaît pas : le bras est seul à absorber le choc, sans le soutien de la main non dominante.

D’où l’intérêt du Hawk Touch dans les montants. Un polyester souple à cet endroit filtre une partie de la vibration et prolonge le temps de contact perçu. Sur un revers long à dérouler, cette milliseconde supplémentaire de lecture change le résultat — c’est le paramètre que Musetti privilégie sur la puissance brute.

Le même raisonnement vaut pour son slice, coup structurant de son jeu, et pour l’amorti dont il use plus que quiconque dans le top 10. Ces coups se jouent à vitesse de raquette réduite : ils réclament de la sensation, pas de la restitution d’énergie.

Les travers façonnés comme garde-fou

Reste que le Hawk Touch seul, monté en full bed à 24 kilos, produirait un tamis trop vivant pour un joueur qui accélère beaucoup en coup droit. C’est là qu’intervient le Lynx Tour.

Un cordage façonné en travers augmente la friction aux points de croisement. Les montants se déplacent moins latéralement à l’impact, donc l’angle de sortie de balle reste plus prévisible. Musetti obtient ainsi un tamis qui reste lisible sur les coups de touche, mais qui ne s’emballe pas quand il s’engage à pleine vitesse.

C’est un réglage de précision, dont le prix est logistique : deux garnitures par raquette, un montage plus long, une casse à surveiller sur deux matériaux différents. Les cordeurs présents sur le circuit gèrent ce type de montage à la chaîne, souvent dans l’heure précédant l’entrée sur le court.

Le tamis de la raquette : 630 cm² et un plan 16×19

Musetti est l’ambassadeur de la gamme HEAD Boom, dont il porte la décoration. Le cadre qu’il utilise réellement en compétition est un pro stock HEAD Extreme Tour, identifié sous la référence de layup PT 348.1 — un empilage de carbone différent de celui du modèle commercial (TGT 348.1), réputé fléchir autrement.

Caractéristiques du moule d’origine :

CaractéristiqueValeur
Tamis630 cm² (98 sq in)
Plan de cordage16 × 19
Profil22 / 23 / 21 mm
Poids catalogue305 g non cordé

Ses cadres personnels sont nettement alourdis : environ 340 g cordés, équilibre à 32,3 cm, poids en balancier autour de 345. C’est lourd pour sa génération, où la tendance va vers des balanciers de 325 à 340. Cette masse supplémentaire sert directement le revers à une main : elle apporte la stabilité nécessaire pour renvoyer une balle lourde sans être repoussé.

L’ensemble se tient. Un tamis de 630 cm² est petit, donc orienté précision. Un plan 16×19 est ouvert, donc favorable à l’effet. Le cadre donne de la rotation, le montage hybride canalise la sortie de balle — c’est le contraire de la logique de Karen Khachanov, qui verrouille avec un plan 18×20 et un cordage lisse tendu ferme.

Quels joueurs utilisent le même cordage que Lorenzo Musetti ?

Le montage exact de Musetti est peu répandu, mais ses composants circulent :

  • Matteo Berrettini, compatriote et joueur HEAD, a lui aussi été associé à l’Extreme et aux cordages maison de la marque — avec un usage orienté vers la puissance de frappe plutôt que la sensation.
  • Lorenzo Sonego, avec qui Musetti a remporté son premier titre ATP en double à Hong Kong en janvier 2026, illustre une autre approche italienne du polyester.
  • Casper Ruud partage la philosophie hybride poly-poly, sans les mêmes références produit.

Ce qui distingue Musetti de la plupart de ses adversaires directs n’est pas la marque mais la démarche : là où Carlos Alcaraz ou Sinner cherchent un tamis qui restitue de la puissance, l’Italien cherche un tamis qui informe.

Reste une inconnue. Musetti a été aperçu en 2025 testant un moule HEAD Speed, sans suite connue à ce jour. À 24 ans, avec un revers à une main et deux titres ATP seulement en simple malgré quatre quarts de finale en Grand Chelem, la question de son passage à l’échelon supérieur reste ouverte — et les ajustements matériels de ce profil de joueur portent rarement sur le cadre. C’est du côté du rapport montants/travers qu’il faudra regarder.

Bertrand Connin

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