Matériel

Cordage de Juan Manuel Cerúndolo : hybride boyau et polyester

En février 2021, un Argentin de 19 ans classé 335e mondial débarque à Córdoba par les qualifications et repart avec le trophée : Juan Manuel Cerúndolo devient le cinquième joueur le moins bien classé à remporter un titre ATP depuis 1990, et le premier depuis 2004 à s’imposer dès son premier tableau final. Gaucher, formé au club familial de Buenos Aires, « La Compu » construit ses points comme on résout une équation : lift lourd, variation des hauteurs, amorties, patience. Le cordage de Juan Manuel Cerúndolo est le prolongement direct de cette approche — un montage hybride rare sur le circuit, qui privilégie le toucher là où la plupart des terriens choisissent le polyester intégral.

Quel est le cordage de Juan Manuel Cerúndolo ?

Juan Manuel Cerúndolo utilise un montage hybride composé de :

  • boyau naturel en montants (les cordes verticales),
  • un polyester sombre de la marque Head en travers, selon toute vraisemblance un Head Hawk ou un Head Hawk Touch (source : Tennisnerd, fiche joueur).

Le choix du polyester Head découle du contrat d’équipementier du joueur, sous contrat avec la marque autrichienne. Le boyau naturel, lui, n’est produit par aucun fabricant de raquettes : les joueurs se fournissent chez des spécialistes comme Babolat VS, Luxilon ou Wilson, quelle que soit leur marque de cadre.

Attention à une confusion fréquente

Plusieurs bases de données en ligne attribuent à Cerúndolo un « Luxilon Hawk Touch ». La référence n’existe pas : le Hawk et le Hawk Touch sont des cordages Head, pas Luxilon. La confusion vient probablement du fait que le boyau naturel monté en montants est, lui, souvent de marque Luxilon ou Babolat. Sur les photos de plateau de cordage, on distingue un fil clair en montants et un fil sombre en travers, ce qui correspond bien à un hybride boyau / polyester noir.

Deux cordages, deux fonctions

Le boyau naturel est le matériau le plus élastique du marché. Il offre une restitution d’énergie et un toucher qu’aucun synthétique n’égale, tout en préservant le bras. C’est la raison pour laquelle il reste incontournable au plus haut niveau malgré son prix — souvent trois à quatre fois celui d’un monofilament — et sa sensibilité à l’humidité.

Le polyester Head en travers verrouille l’ensemble. Le Head Hawk Touch, également utilisé par Jannik Sinner, est un monofilament en co-polyester doté d’un noyau interne plus souple, qui combine contrôle et confort. Le Head Hawk classique, choisi par Taylor Fritz dans une version plus rigide, est plus sec et plus orienté puissance. Que Cerúndolo utilise l’un ou l’autre selon les périodes ne change pas la logique : le travers structure le plan de cordage et limite l’effet trampoline naturel du boyau.

Ce montant-boyau / travers-polyester est le sens « classique » de l’hybride. Mackenzie McDonald inverse la formule avec l’Alu Power en montants, tandis que Borna Ćorić adopte la même construction que Cerúndolo avec du boyau Luxilon et de l’Alu Power.

Tension du cordage de Juan Manuel Cerúndolo

Aucune tension officielle n’a été communiquée par le joueur, son entourage ou ses cordeurs de tournoi. C’est une différence importante avec des joueurs comme Alexander Zverev ou Ben Shelton, dont les feuilles de cordage ATP ont circulé.

Ce que l’on peut établir avec certitude, en revanche, ce sont les bornes du raisonnable. Le cadre qu’il utilise affiche une plage de tension recommandée de 52 à 62 livres, soit environ 23,5 à 28 kilos. Sur le circuit, les montages boyau / polyester se situent le plus souvent dans une fourchette intermédiaire, avec un différentiel de 1 à 2 kilos entre montants et travers pour équilibrer l’élasticité du boyau et la rigidité du poly. À titre de comparaison documentée, Dušan Lajović, autre référence du lift sur terre battue, corde à 24,5 / 23,5 kilos.

Sur cette base, une estimation éditoriale de 23 à 25 kilos paraît cohérente avec le profil de Cerúndolo. Elle reste une déduction, pas une donnée sourcée : si vous cherchez à comprendre les principes derrière ces réglages, notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette détaille les paramètres à considérer.

Une chose est sûre : avec du boyau en montants, il est impossible de descendre très bas sans perdre tout contrôle de la longueur de balle. Le boyau restitue trop d’énergie. C’est mécaniquement l’inverse d’un joueur en full polyester, qui peut se permettre 19 ou 20 kilos.

La jauge du cordage

La jauge exacte n’est pas documentée non plus. Deux repères permettent néanmoins de cadrer le sujet.

Le boyau naturel se joue majoritairement en 1,30 mm sur le circuit, parfois en 1,25 mm. Contrairement au polyester, il ne gagne pas grand-chose à être aminci : sa souplesse vient du matériau, pas du diamètre, et une jauge fine le rend beaucoup plus vulnérable à la coupure au point de croisement avec le polyester.

Le Head Hawk Touch existe en 1,20 mm, 1,25 mm et 1,30 mm. Sur un montage hybride, le travers polyester est souvent choisi plus fin que le montant en boyau, afin de ne pas scier ce dernier. Pour bien comprendre ce paramètre, notre article dédié explique ce qu’est la jauge d’un cordage et son influence sur la durabilité comme sur les sensations.

Impact sur le style de jeu : pourquoi ce montage sert un gaucher lifteur

Juan Manuel Cerúndolo est gaucher, avec un revers à deux mains. Cette latéralité est centrale pour comprendre son cordage.

Son coup droit croisé part naturellement sur le revers d’un droitier, avec une rotation qui fait fuir la balle vers l’extérieur du court. Pour que ce schéma fonctionne, il faut deux choses : de la rotation en quantité et une longueur de balle absolument maîtrisée, sinon la balle sort ou devient attaquable. Le boyau en montants prolonge le temps de contact et facilite la prise d’effet ; le polyester en travers empêche la trajectoire de partir trop haut et trop long.

Sur terre battue, son terrain de prédilection, cette combinaison lui permet de tenir des échanges de vingt frappes sans perdre en qualité de balle. Elle a payé au plus haut niveau : en juillet 2025, à Gstaad, il signe sa première victoire contre un Top 10 en écartant Casper Ruud en quart de finale (6-2, 1-6, 6-3) avant d’atteindre la finale du tournoi. Quelques mois plus tôt, à Madrid, il avait éliminé Félix Auger-Aliassime au deuxième tour — une performance qu’il décrivait alors comme la meilleure de sa carrière.

Le cas de l’amortie

L’amortie est le coup qui justifie à lui seul la présence du boyau naturel dans son montage. Ce coup exige une lecture fine de l’impact : il faut absorber la vitesse de la balle adverse et la redéposer courte, sans la voir rebondir trop haut. Un plan de cordage full polyester tendu à 24 kilos renvoie une balle sèche et imprévisible sur ce type de touche.

Le boyau, lui, encaisse et restitue progressivement. C’est exactement le confort dont a besoin un joueur qui casse le rythme après avoir installé un échange long.

Xavier Brémard, cordeur sur l’Open d’Australie interrogé dans notre reportage sur le métier de cordeur de raquette, rappelle avoir connu « l’époque où les joueurs cordaient en boyaux naturels » avant l’arrivée du monofilament en 1996. Trente ans plus tard, les joueurs qui conservent du boyau sont presque toujours ceux dont le jeu repose sur le toucher.

Juan Manuel Cerundolo à l’US Open 2023 – Crédits photo : Hameltion

La raquette : un cas rare sur le circuit ATP

Le cordage de Cerúndolo ne se comprend pas sans son cadre. L’Argentin joue avec une version pro stock allongée du Head Extreme Tour — modèle rebaptisé Extreme Pro depuis 2024 —, personnalisée avec des ajouts de plomb aux positions 3 heures et 9 heures pour gagner en stabilité (sources : Tennisnerd ; Grokipedia, 2026).

Deux caractéristiques méritent d’être soulignées.

D’abord, la longueur. Sa raquette est allongée à 27,5 pouces au lieu des 27 pouces standard. Ce demi-pouce supplémentaire augmente la vitesse en bout de tamis et donc le potentiel de lift, tout en gagnant de l’allonge au service — un avantage précieux pour un joueur de 1,83 m qui ne compte pas sur la puissance brute.

Ensuite, la rareté du choix. Cerúndolo fait partie de la minorité de joueurs ATP qui utilisent réellement le modèle qu’ils promeuvent, à quelques customisations près. La plupart des professionnels jouent avec un moule ancien repeint aux couleurs du modèle commercial du moment.

Le Head Extreme Tour standard affiche un tamis de 98 pouces carrés, soit 632 cm², pour 305 grammes non cordé et un plan de cordage 16 × 19. C’est le cadre le plus orienté contrôle de la gamme Extreme, dont l’ADN entier est tourné vers la prise d’effet : grommets larges qui laissent les cordes se déplacer, shaft aérodynamique, profil relativement fin. Le plan 16 × 19 ouvert amplifie encore le phénomène de snapback.

La cohérence est totale : un cadre conçu pour le lift, allongé pour accélérer davantage, équipé d’un montage qui ajoute du toucher sans sacrifier le contrôle.

Cerúndolo contre Cerúndolo : deux frères, deux philosophies

La comparaison la plus instructive se trouve dans sa propre famille. Son frère aîné Francisco Cerúndolo, membre régulier du Top 20, utilise un montage radicalement opposé : un Head PT57A pro stock, moule légendaire des années 1990 également employé par Andy Murray, en plan 18 × 20 très fermé, allongé à 27,5 pouces et lesté jusqu’à 350 grammes cordé, garni d’un full polyester Kirschbaum Max Power tendu autour de 23 kilos (source : Tennisnerd, relevés ATP).

Deux frères, deux formations identiques, deux réponses matérielles inverses. Francisco est droitier, frappe plus à plat et cherche à canaliser une puissance naturelle importante : plan serré, poids massif, polyester mort. Juan Manuel est gaucher, joue davantage sur la trajectoire et la variation : plan ouvert, cadre plus léger, boyau naturel pour le toucher.

Cette opposition résume mieux qu’un long discours la règle de base du choix de cordage : on ne corde pas selon le niveau, on corde selon le style.

Chez les autres utilisateurs d’hybrides boyau / polyester sur le circuit, on retrouve des profils proches en termes d’intentions : Shintaro Mochizuki et son hybride boyau / PolyTour Strike recherchent la même chose — un plan de cordage qui donne des sensations sans laisser filer les longueurs de balle.

Pour un joueur amateur, ce type de montage a un coût réel : le boyau naturel se casse plus vite, supporte mal la pluie et l’humidité, et représente un investissement significatif à chaque recordage. Il se justifie surtout pour les joueurs sensibles du bras ou dont le jeu repose sur les mains. Pour tous les autres, un polyester souple reste plus économique et plus tolérant.

Bertrand Connin

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