Raquette de Roger Federer - Crédits photo : Esther Lim
Roger Federer n’a pas changé de cordage entre 2002 et sa retraite en septembre 2022. Vingt ans, vingt titres du Grand Chelem, 310 semaines à la place de numéro un mondial, et un seul montage : boyau naturel Wilson sur les montants, Luxilon ALU Power Rough sur les travers. Le cordage de Roger Federer est devenu la référence absolue de l’hybride sur le circuit — au point que Wilson le commercialise tel quel sous le nom de Champion’s Choice. Sa particularité tient en un mot : il est inversé par rapport à ce que fait la quasi-totalité des joueurs professionnels, et c’est précisément ce qui le rendait si difficile à copier.
Le montage du Suisse associait deux cordages que tout oppose :
Wilson vend cette association sous forme de deux demi-garnitures appairées, le Champion’s Choice Duo. C’est le seul produit du marché qui reproduise à l’identique le montage d’un champion, et il reste en vente aujourd’hui.
Le principe de base d’un montage hybride est que les montants déterminent environ 70 % du comportement du tamis — le détail du mécanisme est expliqué dans notre guide du cordage hybride.
La logique dominante sur le circuit consiste donc à placer le polyester dans les montants, pour le contrôle et la prise d’effet, et un cordage plus souple en travers pour adoucir l’ensemble. Federer faisait l’inverse : le boyau, cordage le plus élastique et le plus confortable qui existe, occupait la position dominante. Le polyester était relégué en travers, avec un rôle de garde-fou.
Le résultat est un tamis qui joue beaucoup plus près d’un boyau intégral que d’un polyester. Élasticité, temps de contact, restitution d’énergie : Federer partait d’un cordage vivant et le bridait, là où la plupart de ses adversaires partaient d’un cordage sec et l’adoucissaient.
Il a adopté ce montage dès 2002, un an avant son premier Wimbledon, et l’a conservé jusqu’au bout. Sur cette durée, il en est devenu le prescripteur involontaire : Novak Djokovic a repris exactement la même philosophie avec un boyau Babolat en montants.
Une photographie de ses raquettes prise au Laver Cup a livré les valeurs de référence : 27 kg sur les montants et 25,5 kg sur les travers, soit environ 59,4 et 56,1 livres. Le différentiel de 1,5 kg était constant, quelles que soient les conditions.
C’est une tension très élevée, y compris pour l’époque. Sur l’ensemble de sa carrière, ses relevés se situaient dans une fourchette de 56 à 60 livres (25,4 à 27,2 kg), avec des ajustements selon la surface et l’adversaire.
La logique du différentiel mérite d’être expliquée, car elle est contre-intuitive. Dans un hybride, le cordage le plus souple se monte plus fort que le plus rigide, afin d’égaliser la raideur ressentie sur toute la surface du tamis. Le boyau étant nettement plus élastique que le Luxilon, il fallait le tendre davantage pour obtenir une réponse homogène. Un montage à tension identique aurait produit un tamis déséquilibré, mou dans le sens vertical et sec dans l’autre. Les principes généraux de ces arbitrages sont détaillés dans notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette de tennis.
Pour comparaison, Rafael Nadal tendait en moyenne à 27,5 kg — mais sur un polyester intégral, ce qui n’a rien à voir en termes de sensation.
Federer différenciait aussi les diamètres, ce que très peu de joueurs font.
Rappel du principe : plus la jauge est épaisse, plus le cordage résiste à l’abrasion et oriente vers le contrôle ; plus elle est fine, plus la corde se déforme et accroche, au prix de la casse. Notre article sur la jauge du cordage développe ce mécanisme.
La raison de cette différenciation est purement pratique. Le boyau naturel est le cordage le plus cher du marché et le plus fragile face au frottement ; le prendre en 1,30 mm plutôt qu’en 1,25 mm prolongeait sa durée de vie. Le polyester, lui, ne posait pas ce problème et pouvait être pris plus fin, ce qui améliorait son mordant sur la balle.
Federer jouait le revers à une main et montait au filet plus que n’importe quel joueur de sa génération. Ces deux coups partagent une exigence : ils se jouent à vitesse de raquette réduite, avec un besoin de sensation plutôt que de restitution de puissance.
Sur une volée courte, une amortie ou un revers slicé, un tamis en polyester intégral renvoie une information sèche et une balle qui part vite. Un boyau, lui, laisse la balle s’enfoncer dans le tamis une fraction de milliseconde de plus. C’est exactement ce temps-là que Federer utilisait pour doser.
Le Luxilon en travers assurait la fonction inverse sur les coups de fond de court, où la puissance brute du boyau serait devenue ingérable. La texture du Rough, en particulier, accentuait l’accroche sur la balle et compensait la faible prise d’effet naturelle du boyau.
C’est le point que la plupart des articles omettent, et il est décisif pour un joueur amateur tenté de copier.
Un polyester texturé en travers scie littéralement le boyau naturel aux points de croisement. Les arêtes du Rough attaquent les fibres à chaque frappe. Ce montage est donc, mécaniquement, l’un des moins durables qui soient — sur un cordage qui coûte trois à cinq fois le prix d’un polyester correct.
Federer pouvait se le permettre parce qu’il voyageait avec son propre cordeur, Ron Yu, de la société Priority One, pendant une quinzaine d’années. Selon un article du New Yorker, ce type de service de cordage et de customisation revient à environ 40 000 dollars par an pour un joueur. Il utilisait par ailleurs des string savers, ces petites pièces insérées aux croisements pour limiter l’usure, et des power pads au niveau des nœuds.
Autrement dit : ce montage n’était viable que grâce à une infrastructure. Pour reproduire l’esprit du Champion’s Choice sans y laisser son budget, la version raisonnable consiste à remplacer le Rough par un polyester rond et lisse en travers, ou le boyau par un bon multifilament en montants. Les cordeurs professionnels sauront vous orienter.
Aucun changement d’équipement n’a été autant commenté que celui-là.
Jusqu’à la fin de la saison 2013, Federer jouait sur un tamis de 90 pouces carrés, soit 580 cm² — la série des Wilson Tour 90, héritière du légendaire Pro Staff 85 de ses débuts. C’était un cadre minuscule, à contre-courant total de l’évolution du circuit, qui exigeait une précision de frappe hors norme. Son point faible était connu : sur le revers à une main, face aux balles très liftées de Nadal, la zone de frappe utile devenait trop étroite.
Après un premier semestre 2014 passé à tester un prototype, Federer bascula sur la Wilson Pro Staff RF97 Autograph : 625 cm² (97 pouces carrés), plan de cordage 16×19, profil 21,5 mm, rigidité RA 68. Un cadre qu’il a co-conçu et qu’il a utilisé jusqu’à sa retraite.
Ses spécifications personnelles étaient remarquablement proches du modèle commercial — une rareté sur le circuit. Le modèle de série pèse 340 g non cordé et environ 357 g cordé ; le sien atteignait 366 g cordés, pour un équilibre à 31,5 cm, très en manche. Il jouait en outre avec un manche de taille 4 3/8, plus fin que la moyenne pour un joueur d’1,85 m, afin de libérer le poignet.
Le résultat fut spectaculaire : trois titres du Grand Chelem supplémentaires en 2017 et 2018, à 35 et 36 ans. Federer lui-même en a fait le tournant de sa carrière tardive : « 2014, c’est là que j’ai eu l’impression de commencer une nouvelle carrière » (source : interview au Daily Telegraph, 2018).
Ce changement éclaire aussi le cordage. Passer de 580 à 625 cm² revient à gagner de la puissance et de la tolérance ; conserver un boyau tendu à 27 kg en montants permettait de ne pas transformer ce gain en imprécision. Le détail du cadre figure dans notre article sur la raquette de Roger Federer.
L’hybride boyau-polyester reste minoritaire, pour des raisons de coût et d’entretien, mais ses héritiers sont identifiables :
Reste une question que le circuit a tranchée sans le dire. Federer était le dernier grand champion à faire du boyau naturel le cœur de son tamis. Depuis sa retraite, aucun joueur du top 5 n’a repris ce montage en position dominante : la génération Alcaraz-Sinner joue en polyester, et les hybrides qui progressent sont des associations polyester-polyester, comme chez Musetti ou Ruud. Le boyau n’a pas disparu, mais il est passé du statut de cordage de référence à celui d’option de confort. Wilson continue pourtant de vendre le Champion’s Choice — preuve qu’un montage peut survivre à l’époque qui l’a rendu célèbre.
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