Matériel

Raquette de Jannik Sinner : le pro stock caché sous la Speed MP

La raquette de Jannik Sinner est vendue dans toutes les grandes surfaces de sport. Enfin, celle qu’il montre. Car le cadre que l’Italien sort réellement de sa housse à Melbourne ou à Wimbledon n’est plus commercialisé depuis 2016. Cinq titres du Grand Chelem (deux Open d’Australie, deux Wimbledon, un US Open), dix Masters 1000 et deux Masters plus tard, le numéro un italien de l’histoire frappe toujours avec le même moule, repeint saison après saison aux couleurs du dernier modèle Head. Voici ce que ce choix dit de son tennis.

Quelle raquette utilise Jannik Sinner ?

Jannik Sinner est lié à l’équipementier autrichien Head, dont le siège se trouve à quelques kilomètres seulement de son Tyrol du Sud natal. Le modèle qu’il endosse commercialement est la Head Speed MP, déclinée au fil des générations technologiques : Graphene 360+, puis Auxetic, puis Auxetic 2.0. C’est la raquette que vous verrez sur les affiches, dans les rayons et sur les photos officielles.

Le cadre réel, lui, porte un nom de code : TGT 301.4. C’est un pro stock, c’est-à-dire un moule fabriqué par Head pour ses joueurs professionnels et jamais vendu au grand public. Ce moule précis correspond à la Head Graphene Touch Speed MP, un modèle retiré du catalogue depuis 2016. Autrement dit, la peinture change chaque année, la structure ne bouge pas.

Cette pratique n’a rien d’exceptionnel sur le circuit. Head l’indique d’ailleurs noir sur blanc sur ses propres fiches produit : les joueurs professionnels de la marque peuvent utiliser des raquettes différentes du modèle présenté. Ce qui distingue Sinner, c’est l’écart réduit entre les deux. Là où certains cadres de tour sont méconnaissables, sa géométrie reste proche de la Speed vendue en magasin.

Poids et équilibre de la raquette de Jannik Sinner

C’est ici que les sources divergent, et il faut le dire clairement. Les mesures relevées par les spécialistes du matériel convergent vers un poids d’environ 325 grammes cordée, pour un équilibre autour de 33,3 cm, soit une raquette légèrement en manche (environ 4 points head light). Le swingweight, lui, est estimé entre 331 et 340 selon les relevés.

Pour situer : la Graphene Touch Speed MP d’origine pèse 300 grammes non cordée, avec un équilibre à 320 mm et un swingweight proche de 318. L’écart entre le cadre nu et la raquette de match tient donc à une trentaine de grammes ajoutés à la main.

Ce qui frappe, c’est la modération de l’ensemble. À 325 grammes cordée, Sinner joue plus léger que la plupart des membres du top 10. Novak Djokovic, pour comparaison, évolue avec un cadre nettement plus lourd, quasi injouable pour un amateur. Sinner a choisi l’inverse : un cadre maniable, compensé par un swingweight élevé qui restitue la stabilité au moment de l’impact.

Jannik Sinner à Roland Garros 2026 – Crédits photo : Like tears in Rain

La taille du tamis : 645 cm²

Le tamis de la raquette de Jannik Sinner mesure 645 cm², soit 100 pouces carrés. C’est la valeur standard de toute la ligne Speed, du modèle MP au modèle Pro.

En théorie, un grand tamis apporte de la puissance et de la tolérance sur les balles décentrées, quand un petit tamis (630 cm² et en dessous) privilégie le contrôle et la précision. 645 cm² se situe exactement au point d’équilibre : assez généreux pour pardonner, assez contenu pour ne pas envoyer la balle hors du court sur une frappe pleine.

Ce choix est cohérent avec le reste du montage. Sinner ne cherche pas la puissance dans son matériel, il la produit avec sa vitesse de bras. Le tamis est là pour offrir une surface de frappe fiable, pas pour ajouter des kilomètres/heure.

Plan de cordage : un 16×19 assumé

La raquette de Jannik Sinner adopte un plan de cordage 16×19 : seize cordes verticales (les montants), dix-neuf horizontales (les travers).

C’est le pattern ouvert par excellence. Les cordes plus espacées mordent davantage la balle, ce qui favorise la prise d’effet et la puissance, au prix d’une usure plus rapide du cordage. Le pattern serré, en 18×20, offre à l’inverse un contrôle plus linéaire et une meilleure durabilité — c’est le choix historique de Djokovic sur la Speed Pro.

Le fait que Sinner, réputé pour sa frappe tendue et sa recherche de précision, conserve un 16×19 est un vrai marqueur. Il compense l’ouverture du plan de cordage par une tension très élevée, comme nous le détaillons dans notre article consacré au cordage de Jannik Sinner : un plein montage de Head Hawk Touch en jauge 1,30 mm, tendu autour de 28 kilos. À une époque où la moyenne du circuit descend vers 23-24 kilos, c’est considérable. Pour comprendre ce que ce réglage implique, notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette explique le compromis à l’œuvre.

Ce que sa raquette dit de son style de jeu

Le montage de Sinner obéit à une logique unique : laisser le corps produire la puissance, et confier au matériel la seule mission du contrôle.

Chaque paramètre va dans ce sens. Le cadre léger autorise une accélération maximale de la tête de raquette. Le swingweight élevé empêche le cadre de vriller sur les balles lourdes. La tension extrême écrase l’effet trampoline et abaisse la trajectoire de sortie de balle. Le tamis de 645 cm² garantit un minimum de tolérance. C’est un ensemble pensé pour un joueur qui frappe très fort et très tôt, et dont le problème n’est jamais de faire avancer la balle, mais de la faire rentrer.

Le revers à deux mains, révélateur du montage

Le revers à deux mains de Sinner est probablement le coup qui explique le mieux ses réglages. Frappé en pleine montée de balle, souvent dans les pieds de l’adversaire après un retour de service, il exige une raquette qui accepte d’être lancée vite tout en restant plantée à l’impact.

Un cadre plus lourd ralentirait la préparation, déjà très courte. Un cadre moins massé en tête reculerait sous la balle. Le compromis léger/swingweight élevé, obtenu par ajout de masse plutôt que par un moule lourd, est exactement la réponse à ce problème. C’est du sur-mesure, réalisé sur un cadre grand public.

La raquette de Jannik Sinner à l’US Open 2025 – Crédits photo : Maison Blanche

Personnalisation : le modèle du circuit n’est pas celui du magasin

C’est le cœur du sujet, et la partie que les fiches techniques passent sous silence. Entre la Speed MP achetée en magasin et la raquette qui entre sur le court, plusieurs interventions s’empilent.

Le plomb. Des bandes de lead tape sont appliquées sur le pourtour du tamis, aux positions dites 10h et 2h. Cet emplacement augmente la stabilité latérale et le plow through, la capacité du cadre à traverser la balle sans être dévié.

Le silicone. Comme la quasi-totalité des cadres préparés par la pro room de Head, le manche reçoit du silicone injecté. L’objectif est double : ramener l’équilibre vers le manche pour compenser le plomb ajouté en tête, et modifier le retour de vibrations.

Le grip. Sinner utilise un grip Head Hydrosorb Pro doublé d’un surgrip Head Prime Tour, en taille L3 (4 3/8). Chaque couche ajoute du poids et modifie légèrement l’équilibre — un détail qui compte quand on parle de grammes.

Les power pads. Détail rare, relevé par les observateurs de matériel : Sinner glisse des power pads sous les montants, une pratique héritée des cadres anciens que Roger Federer utilisait également. Ces petites pièces protègent le cordage à l’endroit du nœud et adoucissent la sortie de balle.

Un cordeur de tournoi ne prépare donc pas une raquette de Sinner comme une raquette de série. Le métier de cordeur de raquette de tennis consiste précisément à reproduire à l’identique ces réglages, plusieurs fois par jour, pendant quinze jours de tournoi.

L’historique raquette de Jannik Sinner

La constance est la caractéristique première du dossier. Sinner est lié à Head depuis ses années juniors, et le moule TGT 301.4 l’accompagne depuis ses débuts sur le circuit : le titre aux Next Gen ATP Finals en 2019, le premier trophée ATP à Sofia en 2020, la percée à Miami en 2021, puis les Grands Chelems à partir de 2024.

Ce que la marque a changé, ce sont les habillages : Graphene 360+, puis Auxetic, puis Auxetic 2.0 — trois générations technologiques commerciales pour un seul et même cadre sous la peinture. Ce que Sinner a fait évoluer, ce sont les grammes. À mesure que sa masse musculaire a suivi sa croissance, la charge en plomb et la tension du cordage ont pu être revues. Pas de rupture, pas de changement d’équipementier, pas de crise de matériel : une trajectoire d’ajustements.

Qui joue avec la même raquette ?

La ligne Speed est l’une des plus fournies du circuit. Novak Djokovic en est l’autre visage, mais dans sa version Pro en 18×20, un montage radicalement plus fermé. Côté féminin, la Speed a longtemps été portée par Bianca Andreescu, Karolina Muchova ou Sloane Stephens.

Sur le cordage, Sinner partage son Head Hawk Touch avec Alexander Zverev, tandis que Taylor Fritz utilise la version non adoucie, le Head Hawk. Un autre joueur Head, Andrey Rublev, a fait le choix inverse du sien : cadre Gravity plus lourd, plan de cordage 18×20, cordage Luxilon.

Quelle raquette pour jouer comme Jannik Sinner ?

Bonne nouvelle : c’est l’un des montages les plus reproductibles du top 10. La Head Speed MP actuelle, disponible partout, partage le tamis, le plan de cordage et la géométrie générale du cadre de l’Italien. C’est le point de départ logique.

Deux réserves, en revanche. La tension de 28 kilos n’a aucun sens pour un joueur amateur : elle suppose une vitesse de bras que très peu de gens possèdent, et elle expose au tennis elbow. Descendez de cinq à huit kilos. Quant à la jauge de 1,30 mm, elle est exigeante et casse peu — notre article sur la jauge du cordage vous aidera à choisir la vôtre.

Reste la vraie leçon du dossier Sinner, et elle ne s’achète pas : un cadre modeste devient une arme quand la vitesse de bras fait le reste. Le matériel ne crée pas la frappe, il l’autorise.

Bertrand Connin

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