Matériel

Cordage de Borna Ćorić : l’hybride Luxilon qui s’est inversé

En août 2022, Borna Ćorić remportait le Masters 1000 de Cincinnati en battant Rafael Nadal au deuxième tour puis Stefanos Tsitsipas en finale. Il était alors 152e mondial, entré dans le tableau grâce à un classement protégé après une opération de l’épaule : le joueur le plus mal classé à remporter un Masters 1000 depuis la création de la catégorie en 1990. Le Croate de 29 ans, ancien 12e mondial et vainqueur de Halle 2018 face à Roger Federer, a construit toute sa fin de carrière autour d’une contrainte physique. Le cordage de Borna Ćorić en porte la trace — et c’est même le seul montage du circuit dont l’ordre s’est inversé au milieu de la carrière du joueur.

Quel cordage utilise Borna Ćorić ?

Ćorić joue un hybride entièrement Luxilon, associant deux produits de la même marque :

  • Luxilon Natural Gut, boyau naturel, jauge 1,30 mm.
  • Luxilon Big Banger ALU Power, polyester monofilament, jauge 1,25 mm.

Le point mérite d’être précisé, car il surprend souvent : Luxilon, marque connue presque exclusivement pour ses polyesters, commercialise bien un boyau naturel. Ćorić est l’un des rares joueurs du circuit à monter les deux références de la même maison, ce qui s’explique par son appartenance au Luxilon Tennis Advisory Staff.

Les deux cordages jouent des rôles opposés. Le boyau naturel est le matériau le plus élastique et le plus confortable qui existe : il prolonge le temps de contact avec la balle et restitue l’énergie sans effort. L’ALU Power, lui, est sec, direct et peu élastique : il verrouille la trajectoire et limite l’effet trampoline.

L’inversion de 2022, l’information que tout le monde a manquée

C’est là que le cas Ćorić devient intéressant. Jusqu’à la fin des années 2010, la fiche officielle Luxilon le donnait avec le boyau en montants et l’ALU Power en travers — la configuration de Roger Federer, dite « hybride inversé », où le cordage souple occupe la position dominante.

À partir de son retour de blessure en 2022, les observations du circuit décrivent l’inverse : ALU Power en montants, boyau en travers. Les photographies de ses cadres montrent des montants argentés, couleur caractéristique de l’ALU Power.

Ce n’est pas un détail. Dans un tamis, les montants déterminent environ 70 % du comportement — le mécanisme est expliqué dans notre guide du cordage hybride. Passer le polyester en montants transforme un montage orienté sensation en montage orienté contrôle, où le boyau ne sert plus qu’à adoucir l’ensemble.

Autrement dit, Ćorić n’a pas changé de cordage en revenant de son opération. Il a changé de logique avec les mêmes produits.

La tension du cordage de Borna Ćorić : environ 23 kg

Le Croate corde autour de 23 kilos, soit environ 51 livres, sur les deux plans.

C’est bas, y compris au regard d’un circuit où la moyenne pour un montage polyester tourne aujourd’hui entre 22 et 24 kilos — et très bas pour un hybride comportant du boyau, matériau qu’on tend habituellement fort pour en contenir l’élasticité. Pour situer l’écart, Novak Djokovic monte son boyau à 27 kilos, et Karen Khachanov son polyester à 25 kilos sur les montants.

La cohérence apparaît dès qu’on rapporte ce chiffre à l’historique médical. Une tension basse réduit le choc transmis au bras et à l’épaule à chaque impact. Chez un joueur opéré de l’épaule, ayant également connu des problèmes de dos et de genou, ce n’est pas un réglage de performance : c’est un réglage de longévité. Les logiques générales de ces arbitrages sont détaillées dans notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette de tennis.

Jauge : 1,30 mm en boyau, 1,25 mm en polyester

Ćorić différencie les diamètres entre ses deux cordages, ce que peu de joueurs font.

Rappel du principe : plus la jauge est épaisse, plus le cordage résiste à l’abrasion et oriente vers le contrôle ; plus elle est fine, plus la corde se déforme et accroche, au prix de la casse. Notre article sur la jauge du cordage développe le mécanisme.

La raison est ici purement économique et pratique. Le boyau naturel coûte trois à cinq fois le prix d’un polyester correct et supporte mal le frottement ; le prendre en 1,30 mm plutôt qu’en 1,25 mm prolonge sa durée de vie. Le polyester, insensible à ce problème, peut être pris plus fin pour gagner en mordant.

C’est exactement la logique qu’appliquait Roger Federer, avec un boyau en 1,30 mm et un Luxilon en 1,25 mm — à ceci près que le Suisse conservait le boyau en position dominante.

Ce que ce montage apporte au jeu de Borna Ćorić

Ćorić joue un tennis de fond de court défensif : déplacements de très haute qualité, revers à deux mains solide, capacité à tenir des échanges interminables avant de contre-attaquer. Il ne cherche pas à conclure vite, il cherche à faire déjouer.

Ce style impose deux exigences simultanées. D’abord la fiabilité sur la durée : quand un point dure vingt frappes, la marge d’erreur se joue sur chaque balle, et un tamis imprévisible devient éliminatoire. C’est le rôle de l’ALU Power en montants, qui rend la sortie de balle lisible même en fin de match.

Ensuite l’économie physique. Un joueur qui défend beaucoup frappe beaucoup — et un joueur revenu de plusieurs opérations ne peut pas se permettre un tamis qui renvoie chaque choc dans l’articulation. Le boyau en travers, combiné à une tension de 23 kilos, filtre une partie de cette vibration.

Le compromis est habile : le contrôle vient du polyester en montants, le confort vient du boyau en travers et de la tension basse. Aucun des deux ne fait le travail de l’autre. C’est précisément ce qu’un montage hybride permet quand il est pensé, plutôt que subi.

Reste une contrepartie logistique. Un montage à deux garnitures suppose deux nœuds supplémentaires et un temps de travail plus long ; c’est le genre de détail que les cordeurs présents sur le circuit gèrent quotidiennement, mais qui pèse sur le budget d’un joueur hors du top 100.

Le tamis : 645 cm² et un plan 16×19

Ćorić est l’ambassadeur de la Wilson Ultra 100, dont il porte la décoration. Le cadre réellement utilisé en compétition est un pro stock, désigné selon les sources par les codes H25 ou P25.

Caractéristiques du modèle commercial correspondant :

CaractéristiqueValeur
Tamis645 cm² (100 sq in)
Plan de cordage16 × 19
Poids300 g non cordé
Rigidité (RA)73

Un tamis de 645 cm² est grand : tolérance élevée, puissance disponible, sanction moindre sur les frappes décentrées. Un plan 16×19 est ouvert, donc favorable à l’effet. Et une rigidité de 73 est élevée, ce qui rend le cadre encore plus puissant.

C’est là que le choix du cordage prend tout son sens. Un cadre aussi généreux n’a pas besoin d’un cordage qui ajoute de la puissance — il a besoin d’un cordage qui la canalise. D’où le polyester en montants ; d’où, aussi, la possibilité de descendre à 23 kilos sans perdre le contrôle, puisque la puissance est déjà acquise par le cadre.

L’autre bénéfice est physique : un cadre puissant demande moins d’amplitude de geste pour produire la même vitesse de balle. Ćorić aurait par ailleurs allégé ses raquettes après ses blessures, en retirant le plomb placé à l’intérieur du cœur. Là encore, la logique est celle de l’épaule.

Quels joueurs utilisent le même cordage que Borna Ćorić ?

L’ALU Power en montants associé à un boyau en travers est un montage de contrôle, minoritaire mais bien identifié :

  • Andy Murray appliquait exactement ce schéma, avec un Luxilon en montants et un boyau Babolat en travers. Le résultat convenait à son tennis de contre — le plus proche parent stylistique de Ćorić dans cette configuration.
  • Roger Federer et Novak Djokovic faisaient l’inverse, boyau en montants : plus de sensation, moins de contrôle brut.
  • Marin Čilić, compatriote croate et partenaire de la Coupe Davis 2018, offre un point de comparaison naturel dans une autre écurie.
  • Daniil Medvedev a testé un hybride boyau en 2025 avant de revenir au polyester intégral — la trajectoire inverse de celle de Ćorić.

Reste une inconnue qui dépasse le matériel. Vainqueur de deux Challenger en 2025, dont l’Open d’Aix-en-Provence face à Stan Wawrinka, Ćorić est aujourd’hui très loin du top 100 et plusieurs bases de données le listent comme inactif. Son cordage raconte une carrière d’adaptation permanente à un corps qui a beaucoup lâché. La vraie question n’est plus de savoir comment il règle son tamis, mais s’il reprendra une raquette en main.

Bertrand Connin

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