On lit souvent que Novak Djokovic a utilisé deux cordages au cours de sa carrière : un boyau naturel Babolat et un polyester Luxilon. C’est inexact — il utilise les deux en même temps, dans la même raquette. Le cordage de Novak Djokovic est un montage hybride : boyau naturel Babolat VS sur les montants, Luxilon Alu Power Rough sur les travers. Ce détail change tout, parce qu’il explique une singularité du Serbe de 39 ans, seul détenteur du record de 24 titres du Grand Chelem : il est probablement le meilleur relanceur de l’histoire du tennis, et son cordage est construit pour ça.
Djokovic joue un hybride boyau naturel / polyester :
C’est le montage le plus prestigieux du circuit, et le principe de fonctionnement mérite d’être posé clairement. Dans un tamis, les montants déterminent environ 70 % du comportement : ce sont eux qui touchent la balle en premier, se déplacent latéralement à l’impact, puis se replacent. En plaçant le boyau à cet endroit, Djokovic fait le choix explicite de la sensation et de l’élasticité.
Les travers en polyester jouent le rôle inverse : ils brident cette élasticité. Le Alu Power Rough — version texturée de l’Alu Power — ajoute de l’accroche sur la balle et limite le déplacement des montants. Sans lui, un tamis en boyau intégral serait ingérable dans le tennis moderne.
La formulation courante selon laquelle « le polyester lui apporte de la puissance » inverse donc la logique. La puissance vient du boyau ; le polyester la contient.
Ce n’est pas non plus un montage original au sens strict : c’est exactement la philosophie de Roger Federer, qui a joué toute sa carrière en boyau naturel Wilson sur les montants et Alu Power Rough sur les travers. Si vous voulez en savoir plus sur le cordage hybride, nous avons écrit et publié un guide sur le sujet.
Djokovic corde autour de 59 livres sur les montants et 56 livres sur les travers, soit environ 26,5 kg et 25 kg. Le différentiel est de trois livres, soit 1,4 kg.
C’est une tension très élevée au regard du circuit actuel, où la moyenne pour un montage polyester tourne autour de 22 à 24 kilos et où la tendance générale est à la baisse depuis dix ans. Certains relevés situent le Serbe encore plus haut, jusqu’à 28 kg sur les montants selon les conditions.
Deux mécanismes justifient ce réglage.
La compensation du boyau. Le boyau naturel est bien plus élastique que le polyester. Le monter très ferme est le seul moyen d’en tirer du contrôle. Un boyau tendu à 22 kg produirait un tamis incontrôlable pour quiconque frappe fort.
Le différentiel montants/travers. Des travers légèrement plus souples réduisent la friction aux points de croisement, laissent les montants coulisser plus librement et améliorer le snap-back — donc la rotation. C’est la convention standard sur ce type de montage, détaillée dans notre guide sur quelle tension choisir pour sa raquette de tennis.
Un avertissement s’impose ici : ne reproduisez pas cette tension. À 26,5 kg, sur une raquette de club, avec un geste et une condition physique ordinaires, un tel réglage produit un tamis mort et une sollicitation du coude difficilement soutenable.
Le montage de Djokovic est généralement relevé avec un boyau en 1,30 mm sur les montants et un Alu Power Rough en 1,25 mm sur les travers.
Rappel du principe : plus la jauge est épaisse, plus le cordage dure et oriente vers le contrôle ; plus elle est fine, plus la corde se déforme et accroche, au prix de la casse. Notre article sur la jauge du cordage développe le mécanisme.
La différenciation a une raison pratique évidente. Le boyau est le cordage le plus cher du marché et le plus fragile face à l’abrasion ; le monter en 1,30 mm plutôt qu’en 1,25 mm prolonge sa durée de vie. Le polyester, lui, n’a pas ce problème : on peut le prendre plus fin sans conséquence.
Djokovic est statistiquement le meilleur relanceur de l’ère Open. Ce coup repose sur une contrainte physique brutale : sur une première balle à plus de 200 km/h, le temps de décision se compte en centièmes de seconde, et le geste consiste moins à frapper qu’à rediriger l’énergie adverse.
C’est précisément ce que permet un montant en boyau naturel. Sa déformation à l’impact prolonge le temps de contact ; la balle reste une fraction de milliseconde de plus dans le tamis. À cette échelle, cette fraction détermine si le retour part en fond de court ou dans le filet.
Le même mécanisme explique la qualité de son amorti, coup qu’il utilise beaucoup plus qu’à ses débuts, et la sûreté de son revers à deux mains sur les balles basses.
L’inconvénient est structurel. Un polyester texturé en travers scie littéralement le boyau naturel aux points de croisement. Les arêtes du Alu Power Rough attaquent les fibres du boyau à chaque frappe.
Djokovic peut se le permettre : il change de raquette toutes les neuf jeux, et les cordeurs présents sur le circuit montent ses cadres en continu pendant un tournoi. Pour un joueur amateur, reproduire ce montage à l’identique revient à détruire une garniture de boyau — la plus chère du marché — en quelques heures de jeu. La version raisonnable de ce montage consiste à remplacer le Rough par un polyester rond et lisse en travers.
Djokovic est l’ambassadeur de la Head Speed Pro, cadre commercial de 645 cm² en plan 18×20. Le cadre qu’il utilise réellement est un pro stock construit sur un moule bien plus ancien, dont le détail figure dans notre article sur la raquette de Novak Djokovic.
Sur le plan de cordage, les relevés les plus fréquents indiquent un 18×19 sur ses cadres personnels. C’est un plan dense : dix-huit montants resserrés, donc un contrôle maximal, une durabilité accrue et une prise d’effet réduite par rapport à un 16×19 ouvert.
L’ensemble est parfaitement cohérent. Un plan dense limite le déplacement des montants ; un boyau élastique le restaure partiellement ; un polyester texturé en travers le recadre. Chaque élément corrige le précédent. C’est le contraire de la logique de Jack Draper, qui compense un tamis ouvert par une tension ferme, ou de celle de Karen Khachanov, qui verrouille tout d’un coup avec un plan 18×20 et un polyester lisse.
Le boyau-polyester reste minoritaire sur le circuit, pour des raisons de coût et d’entretien.
Il serait tentant d’en conclure que ce cordage fait les champions. C’est le raisonnement inverse qui est juste : ce montage est exigeant, cher et fragile, et seul un joueur disposant d’une équipe de cordeurs à demeure peut l’entretenir. Ce sont les moyens du très haut niveau qui rendent ce cordage viable, pas le cordage qui produit le très haut niveau.
Reste que le Serbe n’y a jamais renoncé. En juillet 2026, à 39 ans, il devenait le joueur le plus victorieux de l’histoire de Wimbledon avec 106 succès, après un quart de finale de cinq heures et quinze minutes contre Félix Auger-Aliassime — avant de tomber en demie face à Sinner. Sa quête d’un 25e Majeur reste ouverte, et son montage n’a pas bougé d’un gramme depuis quinze ans. Dans un sport où le matériel change tous les dix-huit mois, c’est peut-être là que se trouve la vraie information.
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